Depuis que je suis toute pitchoune, depuis que j'ai commencé à marcher dans les pas de mon frère, à le lui emboiter, où qu'il aille, à le suivre comme un véritable "pot de glue" que j'étais; j'ai toujours entendu ma mère me reprocher ma conduite bizarre, suspicieuse, pas très protestante, pour tout dire...à ses humbles yeux.

"Cette petite est vicieuse, elle tripote son frère tout le temps, elle est toujours fourrée dans sa chambre, dans ses bras, toujours pendue à son cou, toujours dans son entrejambes...."

J'avais toujours voulu comprendre ce que voulait dire "vicieuse", "entrejambes". Etait-ce parce que mon frère me laissait le caliner ? Me calinait ? Me laissait l'embrasser ? M'embrassait ? Me laissait l'aimer ? M'aimait ? Somme toute, toutes ces choses du coeur que je n'ai jamais obtenues une seule fois de la part de mon Dragon de mère ? Etait-ce des gestes déplacés ? Etait-ce mal ? Blamable ? Condamnable ? Etais-je donc une petite cochonne vicieuse et dépravée qui tripotait son frère ?

Aujourd'hui, à la lueur de l'hypnose, je sais que mon attitude était tout à fait normale vis à vis de mon frère, nous étions très proches, lui et moi, c'est tout. Mais ma mère me fit croire le contraire toute ma petite enfance. Elle est parvenue à ce que j'aie honte de moi toute ma vie, honte de mes manières, à tel point que j'ai toujours cherché à me "brider" dans mon comportement vis-à-vis des autres, me retenir, moi l'impulsive du calin, du bisou. Voilà ce qui explique peut-être cette culpabilité que je traîne comme un boulet; bien que ma réaction ait été plus extravertie avec ma bande de copains du quartier depuis mes douze-treize ans. Avec eux, j'étais naturelle, et avec Al, qui était mon meilleur copain, mon protecteur, mon bodyguard, mon colossal nounours ... j'étais très à l'aise, avant qu'il ne me considère comme sa propriété privée.

 

Est-ce que l'amitié que j'avais pour mes copains était également "dépravée" ? L'amitié que j'avais pour Al était-elle condamnable ? Est-ce que la passion que j'avais pour Jesus l'était aussi ? Combien de fois me suis-je confessée au prêtre de la paroisse catholique, me sentant coupable de tout ! N'étais-je pas une fervente petite cathotante ? Une bonne proteslique ?

Paraphrasant Jenny Cavilleri, je dirais que je n'en sais rien si je suis bonne : il parait que je suis un glaçon au lit.

Je ne suis pas si petite: 1m68... Pas assez cependant pour être mannequin, dommage.

Mais je ne suis ni protestante, ni catholique, ni chrétienne, ni mennonite, ni amish ni rien de rien. Je laisse les étiquettes aux éclopés de la pensée divine... Moi je parle à Dieu depuis que je suis pitchoune, dans mon petit lit à barreaux, je dial avec mon grand copain Jesus depuis que j'ai dis mon premier mot et je n'ai nul besoin d'église, de temple, de mosquée, de synagogue, pour  "trouver" Dieu dans une fleur, dans un microbe, dans un sourire ou sous un rocher...

Le révérend Gachelin, dont j'ai fait la connaissance virtuelle sur caramail, il y a quelques temps; quant à lui, m'avait souvent rassurée en me répétant que je n'avais rien à me reprocher, que ma tendresse-passion pour mon frère était très louable, et très sororale, au contraire... Avec mon frère on se disait des: "je t'aime", "je t'adore", à tout bout de champs... le matin, le soir... tout le temps ! un mot magique qui fait fleurir le sourire sur les lèvres, qui réchauffe le coeur frileux d'une enfant souffre-douleur... même si ça me valait les regards noirs, le courroux et les crasses continuelles de mon Dragon de mère... devrais-je dire ma "Sainte Mère ?"

J'ai cru si longtemps que j'étais une petite vicieuse, une dévergondée, une future fille perdue qui se retrouverait fille-mère, voire une putain, une future marie-couche-toi-là sur qui passeraient tous les "trans europ express" de la terre ! Je croyais vraiment que c'était mon destin; je n'étais pas effrontée au point d'en déduire que ma mère était méchante, cruelle : si maman le disait, c'est que ça devait être vrai. Et j'avais mortellement peur de ce futur atroce qui m'attendait... Je m'imaginais déjà à la rue, crasseuse et puante, un bébé dans les bras, comme les clochards sales et dépenaillés que je voyais lorsque maman très chère m'embarquait de force pour la ville...

Tous les petits sous-entendus, mielleux, aigres-doux, acides de ma  sournoise de mère, cet être fourbe, hypocrite, qui m'offrait des brochures sur l'abstinence pour ma fête lors de mes quinze ans et me fourrait des sachets de préservatifs en douce dans mon sac à main, de peur que je ne lui ramène un batard sidéen à la maison... 

Ma Sainte Mère, auréolée de la gloire du Seigneur qui, pour donner l'exemple de la bonne tenue chrétienne, par exemple, avait un amant. Quelle honte...

Tiens, jolie transition... En parlant de honte:

Quand j'étais pitchoune, vers cinq, six ans, la façon qu'avait ma mère de n'avoir pas honte de moi, c'était de croire que je ferai tout ce qu'elle me demandait sans jamais me rebiffer... que je serai  "tout"  ce qu'elle voulait... 

A cinq ans, j'étais une poupée obéissante qui se laissait coiffer des heures sans pleurer parce que les pleurs énervaient et faisaient grogner et fulminer le Dragon; j'étais un mannequin d'un mètre qui se laissait habiller, déshabiller, re-habiller, re-déshabiller et ce pendant des heures entières, dans les nombreux magasins, lorsque maman choisissait mes vêtements ?  Rose, encore du rose, toujours du rose... de la tête aux pieds. Bon, rien à dire, le rose, c'est plutôt mignon. Mais au fil des mois, les couleurs se sont mises à glisser progressivement vers le terne, le moche, le sombre: gris sale, bleu roy délavé, vert bouteille ou vert-d'oie, le marron ocre, glauque, dégueu...  Des couleurs de vêtements du siècle dernier pour orphelinats...

C'est probablement pour ça que le mauve, le pourpre, le violet, le bleu nuit et le noir vif sont aujourd'hui mes couleurs préférées.

A six ans j'étais... Surdouée comme mon frère ? Cette vivante icone à mes côtés, à laquelle on me comparait sans cesse ? Un nouveau Mozart ? Une future Aimi Kobahyshi ? Ou bien ce prodige que maman très chère aurait certainement été si elle avait appris le piano ?

Pauvre mère ! Tous ses espoirs s'éteignirent plutôt vite avec Lena parce que même à l'école,  même au piano; j'avais peur...

J'avais peur d'aller à l'école, pour affronter les autres enfants qui se moquaient de mon bégaiement en classe, qui me montraient du doigt, se moquaient de ma timidité et de mon pusillanisme dans la cour de récréation. J'avais horriblement peur d'affronter le regard globuleux de l'institutrice trop souvent braqué sur moi comme Nemesis, un regard terrifiant (j'ignorais qu'elle était myope...) un regard méchant, inamical; j'avais peur de revenir de l'école pour affronter le regard transparent, glacial, impavide, de ma mère. J'avais peur des réflexions toujours cyniques et désobligeantes de père qui n'aimait guère que je sois dans ses environs lorsqu'il rentrait de son laboratoire; excédé, presque toujours sur les nerfs, toujours irritable, jamais à prendre avec des pincettes, fussent-elles énormes. Peut-être que lui non plus ne supportait pas le Dragon, qui sait... Je me suis souvent posé la question.



En tout cas, dès qu'un regard me fixait durement, sans aménité, la peur me paralysait, plus aucun mot ne passait, mes joues se coloraient de cramoisi et mes yeux fixes se noyaient de larmes, je n'arrivais plus à penser, à parler... je commençais 20 fois le début du mot et la suite ne venait jamais, les gens soupiraient et préféraient me demander de me taire.

A partir de la première année chez ma "nouvelle mère", la première année en CP dans ma "nouvelle école",  j'ai commencé à m'étioler,  j'ai cessé de sourire, de rire, j'ai cessé de vouloir parler, et j'ai cessé de vouloir comprendre, j'ai cessé d'utiliser mon cerveau, j'ai arrêté de réflechir, je me souviens juste que dans ma première école maternelle, chez Granny: je participais à la classe, sereine, heureuse et sans trembler, sans craindre quiconque, je répondais aux questions et j'en posais souvent... Mais à partir du jour où je dus quitter la maison de Granny avec cette dame froide et sans coeur, la peur, compagne quotidienne, ne me quittait plus et ce fut la dégringolade sans fin vers les mauvaises notes en classe, dès le CE1...  au grand dam du Dragon !

Je n'arrivais pas à retenir, à comprendre le solfège, le piano, j'aimais bien pianoter, mais dès que le Dragon était là, derrière mon épaule, penchée sur moi, je n'y comprenais plus rien, les oreilles résonnant encore des reproches maternels, les clés, les sol, les dièses les bémol; les blanches, les noires, c'était du chinois pour moi, tout se mélangeait dans mon cerveau mousline, et plus elle exigeait de moi, moins j'y parvenais....

– Tu es d'une sottise sidérale ma pauvre enfant, tu me fais honte !

Lui faire honte, pauvre maman; combien de fois lui ai-je fais honte... Je ne les compte plus ! Rien qu'en respirant, je crois que je lui faisais honte.

Ma mère et tante Chris: une bourgeoise à la voix haut perchée, au parfum écoeurant; raciste, prétentieuse et pompeuse comme pas permis, que ma mère avait connue lors de la pendaison de crémaillère de sa superbe proprieté, étaient comme les doigts de la main, toujours à cancanner sur les absentes du quartier, toujours à comparer leurs enfants, les progrès de leurs enfants, les notations de leurs enfants, les appréciations des instituteurs pour leurs enfants...  c'était leur duel préféré.

Le Dragon en était malade de honte de devoir énoncer mes résultats scolaires qui plafonnaient à "médiocre"  et de savoir qu'elle ne remporterait pas le trophée de la "meilleure mère" (oui c'est assez marrant les critères d'un Dragon quant au terme de meilleure mère ) je n'étais que la "pauvre enfant demeurée" au cerveau mousline, (l' expression "purée" m'en est restée), qui bégayait tant; qu'on la remerciait quand elle se taisait, et qui avait un coëfficient intellectuel à faire rougir un troupeau d'amibes...

Certes, il y avait Nicky, le génie de la famille, le surdoué qui avait eu son bac à 12 ans... qui faisait la fierté de notre père:
"Mon fils, qui marche sur mes traces, un futur nobelizable !"

Tante Chris (je ne sais pas pourquoi on devait l'appeler Tante ! elle n'était pas de la famille.) Chris, dressée sur ses ergots comme la Liberté guidant le peuple; de Delacroix, vantait les qualités de sa fille qui était la première en tout.... Ludivine était la meilleure en tout...  Elle était un ange de gentillesse et de compréhension, et elle me le prouvait bien chaque fois que nous étions seules, dans notre relation de petites filles de snobinardes... Quelle garce fourbe et cauteleuse : c'etait à vomir ce qu'elle était mauvaise, roublarde, un vrai serpent ! on aurait pu croire qu'elle était une Marg miniature ! Combien de fois ai-je été punie à cause d'elle, je ne saurais le dire tant j'ai dégusté, et chaque fois, elle parvenait à s'en sortir, et me faire accuser à sa place. Même si je restais dans mon coin, sans rien faire, sans dire un mot, c'était moi qu'on punissait à la fin pour ses exactions. Forcément, au grand jamais cela n'aurait pu venir de cette chère Ludivine qui était un ange de douceur, de droiture, cet esprit si éveillé...

C'était Lena le petit démon sournois, la sale petite fouine.

Et ma mère aimait à montrer à Tante Chris quelle autorité et quelle emprise elle avait sur moi...

"Helena!!! qu'est-ce que j'avais dis ?"

Mais qu'est-ce qu'elle avait encore dit, sinon: sois ma chose, obéis moi aveuglement !  Fais ce que je veux que tu fasses !  Va ou je veux que tu ailles !  Dors quand je veux que tu dormes !  Mâche quand je te dirai de mâcher!  Respire quand je te dirai de respirer !

Parfois je me demandais si elle avait conscience que je n'étais pas un robot, mais juste une petite fille de six ans; totalement terrifiée et épuisée:

– Je suis fatiguée maman, mes yeux se ferment.

"Tu seras fatiguée quand tu auras terminé tes gammes, reprends à partir de ré, depuis le début."

Reprends à partir de Ré, depuis le début (qui était un Do.) Si vous y comprenez quelque chose, dites-le moi, parce que moi, je n'y comprenais strictement rien. Forcément, j'avais droit aux représailles et je gémissais, épuisée de chercher à comprendre ce que voulait dire le Dragon:
– Tu m'embrouilles, maman!
"Pardon? Moi? Je t'embrouilles ? "
Rentrant la tête dans les épaules, je tentais d'expliquer au Dragon qu'elle disait des choses illogiques que je ne comprenais pas, alors je m'arrêtais pour mieux l'écouter et j'oubliais ensuite où j'en étais.

Mais pour maman très chère, il n'y avait que deux sortes d'enfants : les obéissantes et celles qui se rebiffaient... Sous son toit, elle n'admettait que celles qui obéissaient!

– Ne réponds pas petite insolente !

"Je ne réponds pas, je suis fatiguée !"

– Tu es ?? TU ES ?? hurlait-elle soudain, les dents serrées ( toujours en chuchotant bien-sur ! car le Dragon ne me criait  jamais dessus, non c'était bien plus sournois que ça... un sifflement, comme le serpent... une promesse de mort lente. Si elle avait crié, hurlé, le bruit aurait fait sortir père de son bureau, il serait venu voir pourquoi son épouse hurlait et on aurait su que cette chère Marg me terrorisait, il était absolument hors de question que père ou Nicky sussent que maman très chère était une tortionnaire, donc, elle chuchotait ses menaces, ses représailles.) Oui, tu es ! pour mon grand malheur, et moi je regrette que TU SOIS !

Je regrette que tu sois...   Sympa non ?

Je n'ai pas demandé à venir au monde, maman !  je n'ai rien demandé du tout! Moi aussi je regrette d'être ta fille et moi aussi je regrette que tu sois ma mère !

Mais je ne sais même pas si je parvenais à formuler cette pensée clairement, dans mon esprit-dédale...  Je ne sais même pas si c'était possible pour moi d'imaginer qu'on puisse parvenir à dire ce que l'on pensait à "l'autre", celle qui me rentrait la tête dans les épaules à chaque fois qu'elle se penchait sur moi, non, je crois que tout était bloqué chez moi, parce que je n'arrivais même pas à créer en mots ou en phrase, une seule pensée (dans mon esprit c'était le blanc total, mes méninges faisaient la grève perpétuelle): l'idée de ce que je voulais tant exprimer:

"Ca suffit!!!!!!!!!"

"STOP!!!!!!!!!!"
 


Je regrette que tu sois...

Il y a tant de choses que je n'ai jamais comprises, quand elle me "chuchotait" dessus  mais quoi qu'il en soit; je n'ai jamais oublié cet aveu maternel...

Je regrette que tu sois...

 

Mon père ? Uhh... je ne le connaissais pas.... et il ne me connaissait pas non plus... Il voulait bien élever son fils, suivre son cursus, l'éduquer comme un homme, lui apprendre toutes les ficelles, mais sa fille... c'était le devoir d'une mère, d'éduquer une fille.

Je ne le voyais presque jamais, le matin quand on se levait, il était déjà parti à Saclay, et le soir je devais être au lit lorsqu'il rentrait. Pendant une courte époque, lorsque j'étais arrivée dans leur vie, il rentrait à des heures potables et j'ouvrais la grille lorsque je voyais sa grande voiture passer le virage. Il avait déjà rentré sa voiture dans le garage lorsque je finissais à peine de refermer la grille, si je faisais vite, il passait sa main dans mes cheveux, parfois, il me gratifiait d'un sourire rapide, mais très souvent, il était déjà rentré dans la maison et je me retrouvais seule dans l'allée, à me demander ce que j'avais fait de mal...
Un jour, soudainement, il a décidé de rentrer plus tard. Et ensuite, il est rentré le plus tard possible, dans la nuit (comment deviner quand on a 6 ans que ca peut barder entre ses parents ?) Mais cela dit, pas une fois dans sa vie il n'a mis les pieds dans ma chambre pour me souhaiter bonne nuit, où juste venir prendre de mes nouvelles lorsque j'étais malade, brûlante de fièvre, ou ne serait-ce que pour poser un baiser paternel sur mon front.

Jamais.
En sa présence, je me sentais coupable, toujours, je me sentais soupesée, jaugée, jugée... Une pénitente devant son bourreau. Je me sentais de trop, à vrai dire, devant lui: je ne savais jamais s'il allait sourire, rester de marbre, me gronder, exploser en reproches. C'était déstabilisant.

Je me sentais mal en sa présense. Mal aimée.

Mon père avait cessé de vouloir me parler très vite, me sachant bégayante, bredouillante, tremblante pour un oui, pour un non; il était du genre persévérant et patient, mais uniquement dans son L.P.L. de Saclay..

Et plus tard, lorsque je pouvais construire une phrase complète, que je parvenais à vaincre mon appréhension et lui adresser la parole, fière de moi, j'avais droit à :

"Ah voici ma fille qui va nous faire part de sa grande opinion !"

Ca calme d'entrée, ça...

Les dimanche, chez tout le monde, c'est jour de promenade, de joie, de pique nique ou cinema, ou de jeux avec les enfants, mais chez nous c'était jour de prière....

– Oh je vous en prie, parlez moins fort, les enfants ! Je vous en prie, ne courrez pas dans le couloir, je vous en prie, allez jouer plus loin... pensez à votre père ! Je vous en prie ! Je vous en prie !!

Notre père, qui êtes odieux...

Père s'enfermait dans son bureau pour "travailler" et nous on ne devait "surtout  pas faire de bruit" dans la maison, pas plus parler à voix haute que marcher vite dans les couloirs, monter ou descendre les escaliers uniquement que sur la pointe des pieds.... On devait rentrer à la cuisine pour goûter, sans faire un bruit sinon gare! En vérité ce n'etait pas une maison dans laquelle nous vivions, mais un mausolée...

Certes, lorsque la famille du Dragon ou les collègues de Père venaient, ils avaient, eux, droit de parler, de s'esclaffer, de lancer des exclamations, des cris, ils étaient invités à rire, à mettre de la musique fort, bref... d'être vivants... Mais nous, les enfants, non... on ne devait pas nous entendre, on tolérait notre vue, mais on a jamais eu le droit de rire ou de mettre notre musique plus fort qu'une musique de veillée mortuaire.

Ma mère ? Une femme adorable ? Ah, si vous le dites...  Certes... que répondre à cela alors que je la connais à peine, moi, sa propre fille ?  Pourtant, c'est vrai, aujourd'hui j'ai vingt ans, et je ne la connais toujours pas. Tout comme je ne connaissais pas mon père.

– Qu'est-ce que tu racontes ? Tu n'as pas honte de dire de telles sornettes? Comment une fille peut-elle dire qu'elle ne connait pas son propre père ?

"Facilement, je viens de vous le dire, mon oncle..."
Oncle Crispin... lors de la veillée traditionnelle de funérailles. J'avais oublié que dans la famille, ils se tenaient tous les coudes entre "adultes" frères et soeurs, cousins...  beaux frères... et j'en passe et des pas tendres.

Ce fut la seule et unique fois où oncle Crispin avait entendu le son de ma voix, depuis mon arrivée ici, quinze ans plus tôt...

La seconde fois où je n'ai pu éviter une entrevue avec lui, je tentais de justifier ma fuite du nid familial pour aller vivre avec Marco.

"Te rends-tu seulement compte que tu n'avais que 18 ans ? "

– Oui, mon oncle. J'étais majeure.

Mon oncle était resté une seconde figé par cette réplique insolente. Pour lui la majorité devait être restée à 21 ans...

Qu'à cela ne tienne, il voulait me faire un sermon devant sa très chère Marg et sacrebleu, j'en prendrais pour mon grade :

"Tu étais surtout une fille ingrate! Ta maman est quelqu'un de fragile ! tu as une mère  formidable, aimée et adulée de tous ici dans la congrégation, tu aurais été bien avisée de ne pas l'accabler avec tes sarcasmes, ma nièce. Dis-toi bien que l'on connait tes frasques depuis longtemps ! "

Les frasques de Lena...  à croire que j'avais fait les 400 coups. Incroyable n'est-ce pas ? Avoir un Dragon pour mère, être consignée depuis l'âge de 5 ans dans ma chambre, rabaissée psychologiquement au rang de gourde blonde décérébrée depuis 13 ans mais avoir le temps et le courage de faire des "frasques depuis longtemps"...

Ah qu'ils étaient trognons les prélats british de la famille paternelle... Ils aimaient tous maman très chère, apparemment... Cette chère Marg était si loyale, charismatique, bonne et charitable et en plus, ce qui ne gâchait rien,  elle était un vrai cordon bleu, ma sainte mère !!  Avoir l'occasion de goûter un de ses mets raffinés était une occasion à ne pas louper dans toute une vie !!

C'est étrange parce que, dans notre enfance, lorsque Nicky et moi étions seuls à la maison avec ce sublime cordon bleu,  nos repas quotidiens c'était jambon mousline ! poisson pané mousline et beans tomate sur du pain de mie le soir... 
 

Cordon bleu ? vous avez dit cordon bleu ? 

"Mais quel genre de fille es-tu donc ? Une fille qui ne respecte pas sa propre mère ? Tu ne vois pas que tu la fais souffrir avec ta rebellion permanente ?"

Permettez que je m'esclaffe ?

Sacré oncle Crispin, à force de montrer son attachement à sa chère belle-soeur, il avait fait naître la parano chez son épouse qui s'est mise à le soupçonner d'avoir une relation adultère avec ma très chère mère.

Oui, c'est vrai... incroyable n'est-il pas docteur ? Alors, en vérité, oui: je peux dire que mon enfance a toujours été gouvernée par un mot:  peurs.

Nicky était ma bouée de sauvetage, mais il ne le fut que le jour où il s'aperçut que j'avais un grave problème psychologique, que je n'allais pas bien du tout "à l'interieur"!

Avant il ne pouvait savoir dans quel marasme je me débattais parce que maman très chère s'arrangeait pour que je sois la seule personne à connaitre sa vraie nature de Dragon.... difficile d'aller déposer ses doléances chez un père qui ne s'intérressait qu'à son travail, difficile de se confier à un frère au sujet d'une mère qui est un amour de maman avec lui, encore plus hard de faire un proces à sa mère très chère quand il n'y a aucune preuve autre que votre témoignage bégayant,  votre parole d'enfant incapable de construire une phrase claire et sensée... ce qui fait qu'elle a pu étendre son emprise sur moi toute mon enfance, et toute mon adolescence...

Cependant, grâce à Nicky, j'avais appris à réfléchir, à cogiter, à me poser des questions et à chercher des réponses... mais il m'aura fallu très longtemps pour "recommencer à pédaler dans ma tête, pour faire repartir la dynamo synapses, faire se connecter mes petits neurones, à penser; cachée à l'intérieur de Lena.



Puis je passais du collège au lycée avec deux ans de retard...  ( j'avais redoublé deux fois déjà, yeah... une fois les notes d'école et une fois : maison de repos: dépression à 8 ans.)  Deux ans plus tard, je faisais la connaissance d'Alan, on devenait de très bon copains et je lui avais fait le serment de vivre, vivre et être "moi!  moi : Lena !" 

Mais j'oubliais toujours mon serment à la moindre remontrance à l'horizon... parce que ma mère était un fin stratège...

Quoique je dise, quoique je fasse, quoique je pense, elle contr'attaquait systématiquement, et toujours de facon imparable. Une vraie championne de la stratégie: si j'etais obéissante, elle me faisait ployer; si je me rebiffais ou si je résistais, elle me cassait...

Minute après minute, heure apres heure, jour après jour...

Elle n'oubliait jamais rien, pas un mot, pas une phrase, elle me ressortait le tout au moment voulu, même des semaines après, le petit rien qui l'avait mise hors de ses gonds huilés au ylang ylang, je me le prenais dans les dents un jour ou l'autre...

Des petits mots, des petits refus, des petits sourires acides, des petits regards meurtriers, destructeurs...  jour après jour, elle me montrait que j'étais sa chose et que j'étais maudite !

Re-flashback : pitchoune, le peu de confiance en moi que j'avais m'échappait de nouveau; je devenais de moins en moins éveillée, de moins en moins attentive, de moins en moins intelligente... je ne comprenais plus rien à l'ecole, parce que la plupart du temps je n'écoutais pas quand l'institutrice revenait vers moi pour m'expliquer une seconde fois: tandis qu'elle parlait, je fixais ses yeux globuleux en me disant qu'elle me faisait peur... j'avais peur... et je ne comprenais rien de ce qu'elle me disait... Quand elle se redressait en souriant, pour me dire :
"Tu as compris cette fois-ci, n'est-ce pas?"
Uhh...    je n'avais rien capté; rien impimé...  parce que je pensais à ses yeux globuleux injectés de sang, et à ma peur...

Mon esprit, ma vigilance, le meilleur de moi-même... tout  foutait le camp à cause de la peur qui restait tapie à mes côtés, jour après jour...

Toute pitchoune, quand la famille venait à la maison, je me cachais et je refusais de venir déjeuner ou dîner... parce que j'avais honte de moi et je savais que ma mère ne se gênerait pas pour montrer comment elle me dominait et mon père craindrait pendant tout le repas que je ne montre ô combien je ne lui ressemblais pas en intelligence...

Et si par malheur je ne pouvais me soustraire à une poigne solidement ferme -  un grand père Bavière; un cousin autrichien, où pire, le révérend Schaeffer, j'etais paralysée par le regard glacial de mon père, par le regard inquisiteur de ma mère...  quand elle me regardait, je voyais bien qu'elle avait honte de moi... et je savais que plus elle avait honte de son lourd fardeau de fille en cette journée en famille, plus je trinquerai dans la semaine; lorsqu'elle se vengerait sur moi.

 

Encore aujourd'hui, alors que je viens d'avoir mes 22 ans, elle ne se rend pas compte, elle n'imagine même pas le "pouvoir" qu'elle a sur moi. Il lui suffit d'un mot, d'un haussement d'épaule, d'un claquement de langue excédé, et voilà; je redeviens l'enfant de six ans qui tombe de sommeil tellement elle pleure parce que rien de ce qu'elle fait n'est assez bien pour son Dragon de mère...

 

Souvent, pendant mes périodes "elle cause toute seule, dans sa chambre !" je me battais avec Darkie à ce propos, la dure et impavide Darkie qui me titillait sans arrêt le "vouloir" et la "volonte"!   

"Mais qu'est-ce que tu attends de cette vipère à la fin ?"

– Je n'ai jamais rien attendu d'elle, si ce n'est un minimum de respect, un peu de tendresse.

"Du respect? De la tendresse? Alors va donc lui dire: Mère, je veux que tu me respectes ! Si tu ne m'aimes pas, respecte moi en tant qu'individu ! Car, bordel de merde, putain de salope:  j'existe !!"

– Je n'oserai jamais lui dire ça, c'est au dessus de mes forces.

"Froussarde ! Alors quitte cette vie qui t'étouffe ! Va-t-en et ne reviens pas, tant qu'elle ne t'aura pas donné ce que tu attends d'elle, avec les mains et le coeur qui saigne !!"

– Là, c'est toi qui rêve, ma vieille car ça risque de prendre des siècles !

"Alors peu importe que tu la perdes, quitte ce mausolée, quitte cette pourriture de mère...   et va à la recherche de la liberté et du bonheur!... Ce que tu trouveras, c'est ce que tu ES toi !! c'est TOI que tu vas trouver !! c'est TOI que tu vas aimer...

Foutaises... j'ai jamais pu m'aimer.

Allez je vais encore coq à l'âner, j'adore ça...

Ma peur des poivrots et des drogués...

J'ai été élevée chez mes grands parents, à l'abri des aléas de la societé, choyée, aimée, chouchoutée, calinée, bref, j'ignorais la vraie vie.

Le quartier où habitent mes parents était fréquenté uniquement par des gens huppés, qui possédaient de belles et puissantes voitures, d'immenses demeures solides, pas en préfabriqué. Dans ce quartier paradisiaque; pas d'ouvrier ni aucun bar-tabac, ni un seul S.D.F. dans les rues à des kilomètres à la ronde, aucun clochard poussant un caddie plein de trucs trouvés dans les poubelles, comme dans les films; Rien que le gratin de la société, des demeures enchanteresques cachées au bout de longues allées boisées...  où l'on est à l'abri des regards indiscrèts...

Donc, je n'ai découvert la ville, la societé, la vraie vie, que vers mes sept ans.. Et Dieu sait qu'elle est effrayante ! Des ouvriers avinés empestant la sueur, ou pire: le fauve; qui s'assoient à côté de toi dans le bus alors qu'il y a de la place partout ailleurs ... des jeunes à la démarche vacillante qui rigolent tous seuls, les types pas très catholiques dont le regard vous rappelle Jack l'éventreur où Mr Hyde ... les sans-logis bourrés qui squattent les abris bus, les gares ou un coin du metro et qui vous vocifèrent dessus dès que vous passez à portée de leurs postillons.
Depuis mon enfance, j'ai toujours été mortellement effrayée par tous ces gens déjantés, drogués, bourrés, étranges, bizarres, même encore de nos jours, dans les boites, les clubs, dans les soirées, ces gens instables qui sont si imprévisibles, pas glop, pas glop...

Tout ce qui ressemble de près ou de loin a un pochtron me fait fuir avec des hauts le cœur et me fait flipper... vraiment flipper .. j'ai toujours été persuadée que tout mec bourré ou aviné était un fou en puissance et qu'il était en mesure de faire du mal, même de tuer... allez savoir pourquoi...  un clodo m'aurait-il étripée dans une de mes vies antérieures ?  

Mais aucun saoulographe, aucun drogué ne me fit de mal, jamais.
Le seul qui me fit vraiment peur et qui me fit vraiment mal, physiquement je veux dire, ce fut Nicky...  

Mon frère adoré, mon Ange de lumière qui, après avoir fui le mausolée, avoir fui la dictature de père, s'était rebellé, avait commencé à déconner, boire, se faire arrêter par la police, pour humilier notre cher père, à se droguer, pour finir par tomber dans ce piège infernal...
En l'absence ou la présence des parents, il revenait en douce à la maison, pour dévaliser sa chambre de tout ce qui serait susceptible de se revendre pour quelques billets pour acheter sa drogue...

Tout y passa, sa moto, son velo, son mac et son portable, sa chaine hifi, son magnetoscope et sa télé, sa camera et son camescope, ses appareils photos, sa longue vue, ses jumelles, ses montres, ses fringues, même le microscope y passa. Puis il fit de même avec la voiture de mon père qui fut .... volée... un dimanche pendant l'office..  Ensuite il s'en prit à moi, mes affaires...  enfin, le peu de choses que j'avais, il me giflait à la volée, me fendant la lèvre, jusqu'à ce que je lui donne mon argent de poche, que je gardais précieusement caché.

 Je détestais ce qu'était devenu mon frère... Je haïssais mon frère pour ce qu'il me faisait subir, comme si je n'avais pas assez d'un tortionnaire depuis mes 5 ans !! Je voulais qu'il s'en aille, malgré ma souffrance et ma peine, je taisais ses méfaits aussi longtemps que je le pouvais, mais j'avais beau cacher les marques des coups par de la poudre de riz, dissimuler mon visage avec mes cheveux, mon père qui d'habitude ne me voyait jamais, remarqua les marques sur ma lèvre, mon menton, il me convoqua dans son bureau, m'interrogea, me menaça et je finis par avouer qui m'avait frappé. Blême de rage, il grimpa dans nos chambres, constata les dégats, et dans la journée même il faisait changer toutes les serrures,  il fit installer une alarme et dénonçait son propre fils à la police pour le vol de sa voiture...
Il porta plainte et tout.

J'étais partagée entre le soulagement et la colère, de voir comment mon père traitait son propre fils, comment il pouvait avoir aimé mon frère et d'un coup le rejettait comme un voleur inconnu, mais je dois avouer qu'à l'époque, je voulais simplement que tout ça s'arrête, je voulais que Nico (il ne voulait plus que je l'appelle Nicky) arrête de me frapper, je voulais juste qu'il aille se faire pendre ailleurs.
Je pleurais mon frère Nicky que Nico avait tué, je voulais juste revenir en arrière...

Je crois que toute ma vie, j'ai souhaité revenir en arrière...

Ses copains, dont Alan, s'étaient éloigné de lui, petit à petit, Al me racontait que mon frère trainait avec des mecs pas très fréquentables, des tziganes ou des gitans qui se revendiquaient anarchistes, des loosers qui sortaient de prison, ils avaient une gueule de maquereau en costard-cravate, avaient des filles au bras du soir au matin et dealaient – héroine, crack, spit ball, tout était bon pour faire de l'argent... et pour avoir du fric, acheter de la drogue et la revendre à des gosses, des paumés comme Nicky, ils volaient des voitures, cambriolaient des proprietés...

Quand Nicky a compris que la porte de la maison familiale lui était fermée, il est devenu sournois, il changea de stratégie et m'attendit à la sortie du lycée. Il me suppliait en m'entrainant dans un coin tranquille pour mendier de l'argent, pour me baratiner et m'amadouer mais je n'en avais jamais sur moi, décision de père, et de le voir dans cet état lamentable je pleurais chaque fois, il ne supportait pas de me voir pleurer, ça le faisait culpabiliser, et ça le mettait en rogne une seconde plus tard. 

Je me souviens m'être trainée à ses pieds, pour le supplier d'arrêter tout ça, de revenir à la maison, de parler avec père, il comprendrait, lui pardonnerait, il avait toujours été son préféré! Je lui disais qu'il était en train de se détruire et que ça me tuais aussi mais Nico n'était pas disposé, lui, à pardonner à notre père, et il m'avoua qu'il était déjà mort depuis longtemps, en riant de lui-même, moitie mort de rire, moitie mort de honte... 

Depuis j'ai cette image là tout le temps devant les yeux quand j'entends parler de "bourré" ou de "drogué."

J'ai haï mon frère de me laisser affronter le Dragon seule, je l'ai haï de se détruire, je l'ai haï de ne pas avoir le courage d'affronter père, je l'ai détesté de ne plus m'aimer mais je l'ai surtout haï de m'avoir abandonnée en mourant...

Alan prit la relève, il tenta de remplacer mon frère, il veilla sur moi, il prenait son rôle très au sérieux, mais très vite, il cessa de me voir comme une soeur et me vit comme une femme ( j'en avais toutes les formes)
Je ne supportais plus Al qui me faisait la morale sur mon attirance pour l'alcool, (et pourtant je n'ai jamais bu plus que trois verres d'affilée mais avec ma personnalité, ça faisait l'effet d'une bombe) il me considérait comme sa  proprieté, m'interdisait de faire ceci ou cela (bon il avait raison la plupart du temps ) il me décrivait après coup l'espèce de furie-nympho en quoi me transformait l'alcool, je lui en voulais de ne pas me comprendre, je voulais le tuer lorsqu'il s'approchait de moi pour m'arracher mon verre des mains, quand il avait jugé que j'avais assez picolé ...  mais de quoi il se mêle celui-là ? je suis même pas bourrée !



Flashback : mon frère, avant l'époque où il s'est rebellé, n'était pas comme moi. Comme nous. Je veux dire qu'il comprenait les choses que même les adultes ne comprenaient pas. J'étais encore dans les jupes de Granny qu'il connaissait déjà le but de l'existence, la signification du mot "Aimer" avec un grand A... il était un Ange pour moi, et je ne dis pas cela en l'air. Quand je lui posais une question, la réponse venait toujours, et même parfois, répétée en temps utile. Chaque chose que je ne comprenais pas, Nicky trouvait un exemple, une explication imagée, ou une métaphore pour me faire comprendre.

Connaitre Nicky c'était aimer Nicky.

Le connaitre comme je l'ai connu ne peut pas s'appeler " vaguement " ou "normalement". c'était un chemin à gravir ensemble, dans sa propre lumière. Comme il disait " du dedans ".
Voila comment j'ai aimé mon premier Ange : du dedans...

Bon j'ai le moral à zéro à force de reparler de tout ça alors faut que je dorme un peu et je reprendrai un autre jour ma plume, docteur.

 

Par H.G - Publié dans : AUTOBIOGRAPHIE - Communauté : A CATERPILLAR BECOME BUTTERFLY - Ecrire un commentaire - Voir les commentaires
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  • : Petite Flamme était poète et ésotériste. La maladie l'emporta trop jeune mais elle nous laisse son journal et son autobiographie.
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